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“Ruralisation de la ville” “Ruralisation de la révolution” l’opposition ville/campagne comme schème d’intelligibilité de la révolution et de la guerre en Syrie

ترييف المدينة ؛ ترييف الثورة / ruralisation de la ville ; ruralisation de la révolution

Published onJul 01, 2021
“Ruralisation de la ville” “Ruralisation de la révolution” l’opposition ville/campagne comme schème d’intelligibilité de la révolution et de la guerre en Syrie
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Cet article a été initialement publié sur le carnet de recherche du programme de recherche ANR Shakk (Projet-ANR-17-CE26-0021) le 01 juillet 2021 : https://shakk.hypotheses.org/2390

« Jadal al-rîf wa-l-madîna fî al-thawra al-sûriyya » [Le débat sur la campagne et la ville dans la révolution syrienne], Al-Araby al-jadeed, 12 juillet 2020.

Durant la décennie écoulée, de 2011 à 2021, la révolution et la guerre en Syrie ont donné lieu à de multiples tentatives d’analyse, allant de l’ambition de procéder à « l’anatomie d’une guerre civile » réalisée par Adam Baczko, Gilles Dorronsoro et Arthur Quesnay, en passant par la mise en perspective des dynamiques de destruction faite par Leïla Vignal, jusqu’à l’entreprise systématique de Yassin Al Haj Saleh de décrypter la « question syrienne » à travers ses répercussions à la fois au sein de la société syrienne et de ses relations avec le monde1. Ce ne sont là que quelques exemples pris dans la masse des écrits relevant des sciences sociales, ou s’y apparentant, qu’a suscités le travail d’élucidation de la révolution, de la violence et de la guerre en Syrie. Si avant 2011, il était rare que la société syrienne soit l’objet des investigations faites par des chercheurs syriens eux-mêmes du fait de la chape de plomb que le régime assadien faisait porter sur les sciences sociales en Syrie, on pourrait avancer que la période postérieure a constitué un moment fondateur pour celles-ci.

Cependant, et en attendant la publication de bilans et synthèses sur cette production, force est de constater que, par rapport au conflit syrien, la floraison des supports d’expression, y compris les réseaux sociaux, ainsi que le développement des marchés de l’expertise et du journalisme (notamment le journalisme d’opinions et d’idées), rendront particulièrement difficile de circonscrire avec précision des genres bien définis. Les effets de contexte, avec les braises de la violence et de la bataille politique encore incandescentes, tout autant que les trajectoires et les positionnements des auteurs, font que les frontières entre les essais, les commentaires et les articles académiques sont à la fois poreuses et difficiles à tracer. En outre, et comme le montrera la suite de ce texte avec l’évocation de la notion de « ruralisation de la ville », si par commodité et en dépit des difficultés attachées à sa définition, on utilise la notion de champ culturel syrien, on se doit de considérer ses ancrages multiples dans les espaces national, arabe et transnational, sans parler d’un champ académique dont l’existence est hypothétique puisque son autonomie, même relative, est impossible dans le cadre stato-national de la Syrie assadienne, et ses effets dissipés dans le cadre transnational où il a été amené à se développer après 2011.

Cette introduction peut sembler éloignée du propos de cette note sur l’utilisation des catégories ville/campagne pour analyser le processus de la révolution et de la guerre en Syrie. Elle vise simplement à évoquer la nature hétérogène et les circonstances singulières d’une production discursive qui en rend compte, et à suggérer que les textes, de différents genres, dont il sera question, font écho à des arrière-plans sémantiques qui dépassent le cadre syrien. Ainsi, le fait que l’opposition ville/campagne puisse constituer un schème d’intelligibilité (de type dialectique)2 pour analyser certaines réalités de la société syrienne et qu’il suscite des débats politiques et idéologiques en Syrie est déjà, en lui-même, un phénomène discursif significatif. Il repose cependant sur ce que l’on pourrait appeler une généalogie conceptuelle ancrée à la fois dans le contexte syrien et dans l’espace arabe.

De quelques jalons philosophiques et sociologiques arabes

L’imaginaire culturel, politique et social de la ville est tributaire des différentes expériences urbaines dans le monde arabe. Si, pour mettre en exergue leur diversité, on se doit de parler de citadinités arabes3, il est cependant frappant de constater la prégnance d’une pensée de la ville au sein d’un espace aussi différencié. Sans restituer une généalogie intellectuelle, qui ne pourrait être ici autant arbitraire que lacunaire, notons cependant que le philosophe Al-Farabi (IXe-Xe siècles) a ainsi écrit, outre Opinions des habitants de la cité vertueuse (Arâ’ Ahl al-madîna al-fâdila), un autre traité de philosophie politique intitulé Livre du régime politique (Kitâb al-siyâsa al-madaniyya). La racine MDN et ses dérivés, dont le terme ville (madîna) est issu, servaient aussi à son époque à désigner la politique (madanî), tandis que le premier terme traduit par régime al-siyâsa renvoie aujourd’hui aux acceptions contemporaines de la politique4. Bernard Lewis faisait d’ailleurs remarquer que « le mot couramment employé pour le système ou la société politiques est madîna, lequel dénote clairement une tentative pour rendre le sens des mots grecs polis et politeía »5. Si l’on se penche sur les dérivés du terme madîna, nous pouvons déterminer une configuration sémantique qui s’étend de la notion de civilisation (tamaddun), jusqu’aux acceptions modernes de la société civile (al-mujtama’ al-madanî) et de l’État civil (dawla madaniyya), non pas dans le sens du registre d’inscription des naissances, mais dans celui de la revendication d’un État non soumis à la férule du religieux et du militaire. Sans rentrer dans la complexité de la pensée d’Ibn Khaldoun, il est intéressant de constater qu’au niveau du vocabulaire, les expressions ahl al-hadar (les citadins) et ahl al-badû (les nomades) servent à désigner respectivement les habitants des villes et ceux de la campagne et qu’ils sont opposés de manière dialectique pour en faire ressortir leurs traits distinctifs6.

Ibn Khaldoun pensait la civilisation (‘umrân de la racine ‘MR, construire) comme étant constituée des pôles rural et urbain qui sont deux « modèles de civilisation » complémentaires7. Ils sont pourvus de qualités distinctes, avec pour la société rurale, « la prédisposition au bien, au courage et à l’esprit de corps », et pour la société urbaine, qui est « l’état le plus achevé » de la civilisation, le confort, la tranquillité, le luxe, le raffinement, le perfectionnement des arts et des sciences8. Le degré d’urbanité d’une ville était, dans la pensée khaldounienne, lié à la présence plus ou moins grande de l’État qui assurait sa prospérité économique, et, de fait, « au fur et à mesure que l’on s’éloigne du centre politique, les villes deviennent plus petites et ont un caractère plus rural »9.

En une seule phrase tirée de la Muqqadima d’Ibn Khaldoun, nous découvrons cependant la constellation sémantique dans laquelle s’enchevêtrent les notions de ville et de civilisation avec des connotations qui émanent de leur juxtaposition : « Ainsi, les ruraux sont à l’origine des villes (mudun et al-hadar) et les précèdent. Ce que l’homme recherche d’abord, c’est la satisfaction des besoins de première nécessité. La rudesse de la civilisation rurale a précédé la mollesse de la civilisation urbaine (hadâra). Aussi peut-on remarquer que les ruraux aspirent à devenir des citadins (tamaddun) et que tous leurs efforts tendent vers ce but »10.

Le parallèle établi entre civilisation et urbanisation n’a pourtant pas unifié le vocabulaire puisque pour désigner ce dernier phénomène, on pourra aussi bien lire tamdîn, tamaddun et tahaddur, dérivés des racines MDN et HDR. L’instabilité et la diversité des traductions pour le terme urbanisme ont ainsi été relevées par Eric Verdeil et Elisabeth Longuenesse dans une étude comparative des usages au Liban, en Syrie et en Égypte, et le mot qui pour Ibn Khaldoun désigne la civilisation ‘umrân est aussi employé pour désigner l’urbanisme11. Dans un éditorial consacré à la notion de civilisation (tamaddun), publié dans le journal Hadîqat al-akhbâr (Le jardin des nouvelles) fondé en 1858 par Khalil Al-Khoury à Beyrouth, ce dernier expliquait : « Cet état est désigné dans toutes les langues du nom de « civilisation » (tamaddun), du fait qu’elle émane des citadins (ahl al-mudun). En relation avec le contenu de ce mot, et selon son étymologie, la civilisation (tamaddun) est constituée de ces deux éléments : la diffusion de la science parmi les gens et l’utilisation de ses bienfaits aux niveaux personnel, familial et affinitaire. Cela forme le bon goût chez les personnes de qualité et au sein des meilleurs publics, et les élève à un niveau de dignité humaine jamais atteint par le passé »12. Il faut cependant relever que l’Égyptien Rifa’a Al-Tahtâwî qui a laissé sur son séjour à Paris, entre 1826 et 1831, un célèbre récit de voyage13, utilise, lui, le terme de madaniyya pour rendre la notion de civilisation, tandis qu’au XXe siècle celui de hadâra est progressivement devenu d’un usage courant pour la désigner.

On ne pourra que constater la même hétérogénéité dans les usages linguistiques se rapportant aux notions de citadinité et d’urbanité qui se partagent entre les dérivés des racines MDN et HDR. La sociologie urbaine est ainsi appelée ‘ilm al-ijtimâ’ al-hadarî ou ‘ilm al-ijtimâ’ al-madînî et les notions de citadinité et d’urbanité peuvent être traduites par tahaddur ou tamaddun, madîniyya ou hadariyya. Dans un seul ouvrage, certes collectif, consacré à « la ville arabe » comportant des contributions de chercheurs arabes, principalement du Maghreb, mais aussi d’Égypte, du Liban et de Palestine, on trouvera ainsi au moins deux manières de rendre la notion d’urbanisation, soit par tamdîn (présent dans le titre) soit par tahaddur dans certains articles14.

Avec la notion de « ruralisation de la ville » (taryîf al-madîna), nous disposons cependant d’une catégorie d’analyse qui est utilisée d’un bout à l’autre de l’espace arabe pour expliquer les transformations sociales et politiques des sociétés urbaines suscitées par l’installation massive de ruraux dans les villes depuis les années 1950. Cette nouvelle population n’aurait pu s’affranchir des valeurs et liens villageois et tribaux pour accéder complètement à la modernité urbaine. Ainsi, l’historien libanais Khaled Ziadé évoque le rapport négatif établi avec la ville « par les nouveaux venus qui ont fini par constituer la majorité des habitants de la ville et qui ne ressentent pas de sentiment d’appartenance profonde envers elle. La ville reste à leurs yeux un endroit étrange, voire hostile, en dépit du fait qu’elle n’est plus l’apanage d’un quelconque groupe. Elle a en effet perdu le langage commun et la culture qui constituaient le creuset des goûts et des mœurs qui lui étaient propres. Bien plus, les traditions [citadines] enracinées sont devenues prétexte à moquerie tandis que les arts raffinés sont dénigrés. Il n’existe plus de villes, mais seulement des langues différentes et une culture hybride qui s’expriment de manière criarde dans les chansons et les paroles qui s’échappent des taxis »15.

La ruralisation de la ville a été aussi associée à des phénomènes politiques tels que la diffusion de l’islamisme et l’arrivée au pouvoir, par coups d’État, de militaires d’origine rurale16. Plusieurs sociologues, de différents pays arabes, se rejoignent dans ce constat et se retrouvent dans l’élaboration de cette notion qui est devenue une catégorie récurrente de la pensée sociologique dans la région arabe. On peut ainsi citer les noms de l’Égyptien Saad Eddin Ibrahim, du Libanais Halim Barakat – qui emploie l’expression de rayfanat al-mudun au lieu de taryîf al-madîna –, ou encore du Koweïtien Khaldoun Al-Naqib, parmi les principaux concepteurs de cette notion reprise par d’autres auteurs17.  

L’opposition ville et campagne dans les écrits sur la révolution et la guerre en Syrie

La précarité économique d’une grande partie de la population des campagnes et celle d’origine rurale habitant dans les villes, ainsi que les fortes disparités sociales existant entre les villes, les quartiers informels, les provinces et les différentes régions tribales ont souvent été mises en exergue, selon des perspectives variées et avec plus ou moins de rigueur, pour analyser les dynamiques de la révolution et de sa militarisation18. Le rôle de la socialisation urbaine et de l’identification à l’espace social du quartier dans les mobilisations contestataires qui se sont déployées dans les villes, devenues enjeux de la lutte politique et militaire, a aussi été relevé19.

L’intellectuel syrien Yassin Al Haj Saleh a rendu compte du phénomène du recours aux armes en signalant que la constitution de groupes armés, avec leurs caractéristiques propres, résulte de la dynamique de la guerre. Quelques points essentiels de son argumentation méritent d’être relevés, sans pour autant que cela épuise la richesse de son analyse. Ainsi, revient-il sur les caractéristiques d’une citadinisation en trompe-l’œil pour de nombreux alaouites, sunnites et Kurdes qui ont conservé, en ville, leurs liens communautaires villageois. Les sunnites ruraux ont constitué un vivier pour le recrutement des factions armées salafistes et jihadistes. Les alaouites, déjà présents en masse dans les organes sécuritaires, ont investi les milices de nervis du régime (chabîha). Les Kurdes, dont les différenciations régionales sont importantes au sein même de la Syrie, ont été rapidement dominés, sur le plan militaire, par la faction armée liée au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dont l’espace de référence politique dépasse le cadre syrien avec l’élaboration d’une « cité kurde imaginée ».

L’auteur nous met cependant en garde contre l’utilisation des catégories campagne et ville pour comprendre les dynamiques de la guerre : « Il serait séduisant de succomber à la généralisation en parlant de guerres rurales qui se prolongeraient sans fin et qui seraient les moins aptes à trouver une issue politique. Il reste que la question a largement dépassé nos campagnes empêtrées dans leur ruralité et nos villes ruralisées. Toute la Syrie se transforme en un creuset mondial de conflit dont la flamme est avivée par des contradictions mondiales non traitées et non résolues. La plupart des instruments de la guerre sont syriens. Connaître les secrets des combattants est chose impossible, je subodore cependant que si l’occasion était offerte de découvrir la nature de la relation des dirigeants militaires et politiques de ces trois groupes avec les puissances régionales et internationales, elle apparaîtrait des plus fragiles et des plus villageoises »20.

La citadinité/madîniyya selon Omar Kaddour

Parmi les textes marquants traitant de l’opposition ville-campagne et qui en reprend certains thèmes récurrents par rapport à la Syrie, celui de l’intellectuel syrien Omar Kaddour intitulé « Du caractère non citadin de la révolution syrienne » ‘an lâ madîniyya al-thawra al-sûriyya21, nous intéressera particulièrement en ce qu’il fait directement appel au concept de citadinité (madîniyya). L’auteur se penche sur les difficultés du mouvement de contestation à s’étendre à Damas et à Alep, au moins dans les premiers temps de la révolution pour cette dernière ville.

Il reprend une interprétation  historique récurrente en Syrie sur le fait que les officiers baasistes, depuis leur accession au pouvoir en 1963, ont eu pour stratégie de « ruraliser » les villes afin de s’accaparer l’espace politique et de supprimer leur rôle dans la construction du projet national : « L’exode des populations rurales vers les villes, au lieu de donner lieu à une « citadinisation » (tamdîn) de la société s’est résumé, avec l’aide du pouvoir baasiste, à un simple déplacement géographique des campagnes à l’intérieur des villes. Les ruraux se sont installés dans les villes avec tous leurs habitus antérieurs. C’est bien la citadinité (al-madîniyya) qui était visée par le nouveau pouvoir, qui a tout fait pour préserver et encourager le maintien des liens traditionnels tels que la parenté élargie, le clan et, finalement, la communauté religieuse » (p. 36). On voit bien ici que le mot urbanisation ne convenait pas pour traduire tamdîn qu’il faut rattacher à la notion de madîniyya, traduite par citadinité en dépit de la diversité de ses acceptions et qui ne rend certainement pas entièrement les sous-entendus de l’auteur. Celui-ci explique aussi que : « Les quartiers traditionnels ou « quasi traditionnels » des grandes villes fonctionnent comme les petites communes ou les villages. Le tissu social, soudé et homogène, fortement ancré dans ces espaces sociaux, rend ces lieux mieux immunisés face aux assauts du pouvoir – tant que ce dernier ne recourt pas à l’extrême violence. Il est donc vrai que le caractère non citadin d’un lieu (al-sima ghayr al-madîniyya)est ce qui conditionne la formation d’un milieu social plus protecteur. Alors que les slogans révolutionnaires qui s’élèvent dans l’espace public national relèvent nécessairement de concepts de la « citadinité » (al-madîniyya) contemporaine, ils restent captifs de configurations sociales, rétives à l’ouverture citadine. Le caractère « citadin » de Damas et d’Alep n’est donc pas un facteur qui joue en faveur des révolutionnaires, a fortiori compte tenu de la chape policière qui y est imposée par le régime.Quant aux quartiers qui ont décidé de se tenir à distance de la révolution, ce n’est pas uniquement en raison de leurs caractéristiques économiques et de leur structuration en termes de classes sociales, mais aussi parce que leur tissu urbanistique et démographique, marqué par un caractère plus citadin, est incapable de garantir leur protection » (p. 35).

Ces quelques extraits du texte d’Omar Kaddour révèlent la prégnance d’une pensée politique de la ville dans laquelle l’opposition ville/campagne renvoie à des hypostases sociologiques assez labiles, en dépit de leur permanence, pour être reformulées selon les contextes historiques et politiques. La citadinité (al-madîniyya) selon Omar Kaddour n’est pas sans lien avec le processus de socialisation citadine, appelé tamaddun. De la même manière, on ne pourra que constater la même hétérogénéité dans les usages linguistiques se rapportant aux notions de citadinité et d’urbanité qui se partagent entre les dérivés des racines MDN et HDR.

Il est intéressant de remarquer qu’Omar Kaddour en choisissant madîniyya plutôt que hadariyya voulait à la fois se démarquer de l’opposition khaldounienne de hadar/badiya, ville/steppe qu’aurait suggéré l’emploi du terme hadariyya et donc opposer la ville non pas à la steppe, mais à la campagne, la madina au rîf, tout en excipant de la tendance à utiliser madîniyya que l’on observe depuis plusieurs années chez les auteurs arabes du Machrek, mais aussi du Maghreb22. La madîniyya, au contraire du tamaddun qui est la forme active du verbe, désignerait ainsi une situation sociale caractérisée par l’entrecroisement de réseaux sociaux. Ce réseau de réseaux23 se manifesterait sur les places publiques qui représentent des lieux de mixité et l’essence de la ville, car non accaparés par un quelconque groupe communautaire, si ce n’est qu’en Syrie, ces places furent rapidement occupées par les différents services de sécurité et milices du régime. Le choix de recourir à la notion de citadinité pour traduire madîniyya et ainsi insister sur la dimension culturelle et sociale de l’appartenance à la société citadine suggère à la fois le lien entre ville et politique, mais aussi entre ville et processus de civilisation.

De la « ruralisation de la politique » à « la ruralisation de la révolution »

Corollairement à la notion de la « ruralisation des villes » et à celle de « ruralisation de la politique » (taryîf al-siyâsa), s’est ajoutée, depuis le soulèvement syrien en 2011, celle de « ruralisation de la révolution » (taryîf al-thawra). Pour Omar Kaddour, dans le texte déjà évoqué, « La ville est le commencement de la politique, la démocratie s’y développe en corrélation avec le degré de citadinité (ma’a mustawâ al-tamdîn). Pour le pouvoir baasiste, parvenir au monopole de la politique impliquait d’éradiquer cette culture citadine des villes pour lui substituer les solidarités traditionnelles, susceptibles d’être manipulées et soudoyées aussi souvent que nécessaire » (p. 37). Il recourt à l’expression de « ruralisation de la révolution » pour en faire porter la responsabilité au pouvoir : « C’est en cela que le régime a essayé de « ruraliser la révolution » : d’abord en la dépouillant de la portée nationale de ses revendications ; ensuite, en insistant sur la supposée réticence des classes citadines de Damas et d’Alep à son égard. En matière de répression, le pouvoir a isolé de manière délibérée chaque région, afin de signifier à chaque lieu réprimé qu’il était littéralement privé de la protection de la collectivité nationale. La thèse d’un prétendu esprit « citadin » du régime et de ses alliés a trouvé un écho chez ceux qui ne connaissaient pas les ressorts de ce pouvoir, et qui considéraient dès lors le résultat indépendamment de ses causes. Il a ainsi parfois été donné à la révolution syrienne l’image d’une révolte de démunis et de marginaux, au détriment du caractère national de la révolution et de ses tentatives répétées de reprendre l’espace public national des mains de l’oppresseur » (p. 37-38).

Mais d’autres ont fait porter la responsabilité de cette « ruralisation de la révolution » sur les révolutionnaires eux-mêmes, ou plutôt sur certains d’entre eux comme il est montré ci-après. Sans revenir sur toutes les occurrences de cette expression, je propose d’évoquer un débat qui, en juillet 2020, a été suscité par une publication sur Facebook de la journaliste Maysâ Aqbîq qui est une des responsables de la Ligue des journalistes syriens (appartenant à l’opposition) et par la réaction de l’opposant Samir Nachchar, membre du Conseil national syrien24. Il est important de noter que ce dernier a joué un rôle important lors du « Printemps de Damas » en 2000 en organisant un cercle de débats, le salon Al-Kawakibi, dans la ville d’Alep où il résidait et dont il est originaire. Il fut emprisonné deux fois, d’abord en 2003, puis en 2006 après sa désignation comme porte-parole du Parti national syrien libre. Il fut contraint de quitter la Syrie en 2011.

Voici ce qu’écrivait Maysâ Abqîq : « La révolution de 2011 a donné l’opportunité à des villageois qui n’ont jamais connu le moindre degré de madaniyya d’obtenir et d’occuper des positions importantes dans toutes les institutions militaires et civiles de la révolution. Ces gens qui n’avaient rien à perdre et qui pouvaient s’adapter à toutes les circonstances ont effacé totalement toutes les composantes sociales syriennes telles que les personnes instruites, éduquées et compétentes, les enfants de familles riches et c’est ainsi qu’un coup fatal a été porté à la société syrienne ». Il est à noter que le terme madaniyya, employé par Rifa’a Al-Tahtâwî pour désigner la civilisation, évoque ici un mélange d’instruction et de civilité que le reste de la phrase suggère être l’apanage d’une élite sociale. On peut aussi supposer qu’il renvoie ici, certes confusément, à une acception contemporaine de la notion de madaniyya dans le discours politique allant dans le sens de « société civile » voire de « laïque », ce dernier qualificatif étant mis en exergue par certains courants islamistes pour la disqualifier25.

Samir Nachchar réagit à ce message sur Twitter : « Dans ce débat sur la mentalité de ce qui est urbain (al-madîniyya) et rural, il nous faut relever cette différence essentielle : les modes de protestation contre le pouvoir dans la ville passent par la manifestation, la grève, le sit-in, la désobéissance civile. Les modes de protestation à la campagne passent seulement par les armes. La révolution de la liberté a échoué et s’est islamisée (ta’aslamat) à cause des dirigeants des groupes armés ruraux (al-fasâ’il al-rîfiyya) »26. Puis il fait référence, comme d’autres avant lui qui ont utilisé la notion de « ruralisation de la politique »27, aux coups d’État militaires en Irak, Syrie, Égypte et Libye qui symbolisent la victoire de la campagne sur la ville.

Ces déclarations ont suscité des réactions critiques allant de l’étude à caractère académique comme celle du politiste Haian Dukhan28, à des prises de position virulentes comme celle du journaliste Walid Barkasiyé qui a dénoncé « le racisme de certains opposants syriens »29 sur le site d’information libanais Al-Modon pour lequel il écrit régulièrement. Plusieurs autres textes, publiés en juillet et août 2020 dans la presse panarabe et syrienne, ont aussi critiqué les deux publications de Maysâ Abqîq et de Samir Nachchar, et notamment l’attribution de valeurs morales aux citadins et aux villageois.

L’ancien député communiste et éditeur d’Alep, résidant en Turquie, Mahmoud al-Wahab a ainsi publié un article intitulé « Le débat sur la campagne et la ville dans la révolution syrienne » dans Al-Araby al-jadeed, le 12 juillet 202030. Le chercheur et journaliste Husayn Abd al-Aziz s’est lui aussi penché sur le sujet dans un article « La controverse sur la campagne et la ville en Syrie » publié dans le même quotidien le 4 août 202031. Le premier rappelle notamment que la prise de pouvoir du parti Baas en 1963 aurait consacré « la victoire de la campagne sur la ville », tandis que le second réplique au rapport de causalité établi entre « l’islamisation et la ruralisation de la révolution » en faisant remarquer qu’en Syrie, les villes sont plus conservatrices et religieuses que les campagnes et que « l’islamisation de la révolution » dans les campagnes découle, en premier lieu, de l’absence d’idéologies alternatives, et notamment d’une idéologie nationale syrienne. Le journaliste Aqil Husayn, pour le site de syria.tv, chaîne de l’opposition syrienne installée à Istanbul, posait la question de savoir s’il s’agissait de « La ruralisation de la révolution ou [de] la lutte entre la campagne et la ville ? ». Il regrettait que les participants au débat, au lieu de s’interroger sur la réalité et les conséquences supposées de « la ruralisation de la révolution », traitaient de « la lutte entre la campagne et la ville »32.

Cette présentation succincte des discours autour des notions de « ruralisation de la ville » et « ruralisation de la révolution » dans le contexte syrien doit aussi prendre en considération les supports médiatiques qui les véhiculent. Il n’est ainsi pas indifférent que ce débat soit passé des réseaux sociaux à la sphère publique, par le biais notamment de médias qui appartiennent à l’entreprise Fadaat financée par le Qatar et à laquelle sont rattachés les journaux en ligne mentionnés, Al-Modon (Liban), Al-Araby al-jadeed (Royaume-Uni) et TV Syria (Turquie). Ils représentent l’aile libérale de la diplomatie culturelle de Qatar dont le maître d’œuvre est l’intellectuel palestino-qatarien Azmi Bishara, et établissent des passerelles entre les courants islamistes, notamment celui des Frères musulmans, et les courants pro-démocratiques où se retrouvent intellectuels progressistes et anciens marxistes de différentes obédiences33

Pour revenir sur la question des mots et de leur traduction, on ne peut que constater l’existence d’incertitudes sémantiques sur les notions dérivées de la ville, telles que citadinité, urbanité, citadinisation, civilisation, lorsqu’on passe de l’arabe au français, mais aussi au sein même des deux langues. Il suffira d’évoquer, pour le français, l’évolution de la notion d’urbanité, depuis les « qualités de l’homme de la ville » jusqu’aux définitions des sociologues et géographes contemporains, sans parler de la notion de citadinité sans équivalent en anglais, et traduit par urbanity, et dont l’acception par les spécialistes du monde arabe possède des nuances particulières34. Dans le contexte de la révolution et de la guerre en Syrie, la réactivation du schème d’intelligibilité de l’opposition ville/campagne s’inscrit à la fois dans un cadre d’interprétation de l’histoire de la Syrie depuis l’indépendance et dans une grille d’analyse plus large qui sert à appréhender les transformations sociales, politiques et culturelles dans les sociétés de l’espace arabe.

On pourrait aussi ajouter un autre soubassement beaucoup plus général qui a trait aux relations établies entre ville et modernité, ville et politique. Tout cela manifeste une configuration sémantique particulière dans laquelle, là comme ailleurs, se façonne un interdiscours, soit un « ensemble des unités discursives (relevant de discours antérieurs du même genre, de discours contemporains d’autres genres, etc.) avec lesquelles un discours particulier entre en relation implicite ou explicite »35.

La notion de « ruralisation de la ville » semble ainsi avoir « pollinisé » le vocabulaire de la politique, avec les notions connexes de « ruralisation de la politique » et, pour la Syrie particulièrement, de « ruralisation de la révolution ». La traduction de telles notions doit autant prendre en compte leur généalogie conceptuelle que les fluctuations et les incertitudes de sens qui accompagnent leurs usages.

Bibliographie

La bibliographie de cet article est disponible dans le groupe Zotero du Lexique (https://www.zotero.org/groups/4550572/syria_lexicon/collections/C6C9I2CX).

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